15 mai 2008

Peur Primale

« En France, je suis un metteur en scène, en Allemagne, je suis un cinéaste, en Grande Bretagne, je suis un réalisateur, aux États-Unis, je suis un directeur, à la maison, je suis un sale con ! » C’est souvent par cette phrase explosive que Gregory Hoblit se présente lors des interviews, s’amusant ainsi de la relation tendue qu’il semble entretenir avec sa femme. Cette citation, pleine d’humour et d’aigreur, résume fidèlement l’individu qu’est Gregory Hoblit. Car Hoblit n’est pas ce genre de businessman que vous verrez bientôt monter les marches au Festival de Cannes. Vous ne le trouverez jamais sur un tapis rouge habillé en costard et portant des ray ban, en train de frimer devant une meute de photographes excités. Hoblit ne fait pas partie de ceux-là. Gregory Hoblit se décrit lui-même comme un épicurien et un simple artisan. Pour lui, une journée de travail commence à 8 heures du matin et finit à 8 heures du soir, et si tout a déjà été tourné avant le temps imparti, Hoblit en profitera pour avancer dans son prochain projet. C’est grâce à cette méthode qu’Hoblit parvient à mettre en boîte souvent plus de trois films par an.


Gregory Hoblit est un personnage qui a rapidement été apprécié dans le métier, mais il a paradoxalement bien mis du temps à gagner une certaine reconnaissance. On l’a d’abord aimé pour sa bonhomie, pour la joie de vivre qu’il dégage même lors des moments les plus difficiles. Il s’est très tôt fait remarquer sur les plateaux où il officiait en tant que simple assistant car il avait la particularité de nettoyer les gros carreaux de ses énormes lunettes à l’aide de son slibard, il prétextait que c’était là le seul tissu adéquat (sans doute le seul contenant assez d’acidité pour parvenir à dégraisser les verres embués du gaillard). Ensuite, on a apprécié sa polyvalence, du fait qu’il est capable de tout filmer de la même façon, sans jamais y mettre sa touche personnelle (d’autres diront qu’il était infoutu de filmer quoi que ce soit en y laissant son empreinte, mais ceci est à l’appréciation de chacun). Greg Hoblit représentait par conséquent une sacrée roue de secours en cas de pépin, sa mise en scène sans aucune personnalité a fait de lui la cinquième roue du carrosse la plus utilisée à Hollywood. Il était connu comme étant le seul et unique director croque-mort, puisqu’à chaque fois qu’un réalisateur crevait en plein tournage, on faisait appel à Hoblit pour non seulement se débarrasser du macchabée et organiser les funérailles en accord avec la famille du défunt, mais aussi pour reprendre en main le film et achever le tournage en bonne et due forme. Hoblit est donc un véritable guide du routard hollywoodien doublé d'un vieux briscard qui a longtemps été habitué à exécuter ses tâches sans rechigner et qui connaît par cœur tous les rouages du système. Gregory Hoblit a vu sa carrière prendre enfin son envol grâce au succès surprise de Peur Primale, un film dont il préfère le titre dans sa version française, « pour sa sonorité ».




Peur Primale est un thriller où Richard Gere campe le rôle d’un avocat têtu chargé de défendre un trisomique, joué par Edward Norton, accusé d’un crime affreux. Lors de la première scène du film, on assiste à l’arrestation virile d’Edward Norton, encore présent sur les lieux du drame, les mains toutes ensanglantées. Les analyses médicales ne font aucun doute : le sang qu’il a sur les mains est bel et bien celui du pasteur dont on a retrouvé la tête au bout d’une pique et le reste du corps trempant dans l’eau bénite de l’église. Alors qu’on prépare déjà la chaise électrique pour un détenu qui ne comprendra de toute façon pas ce qui lui arrive, un avocat décide de prendre l’affaire en main et de défendre l’indéfendable. Cet avocat a les cheveux blancs, le regard rieur, la démarche chaloupée et appelle au boycott des Jeux Olympiques de Pékin : il s’agit bien évidemment de Richard Gere, le "Silver Fox", on l’aura reconnu au premier coup d’oeil. Le reste du film s’apparente à un documentaire sur le système juridique américain, dont Hoblit pointe du doigt les nombreuses failles. Ces mêmes failles qui permettront à Edward Norton d’éviter l’incarcération à perpétuité et qu’Hoblit explorera à nouveau avec le film Fracture (intelligemment nommé La Faille en VF), où Anthony Hopkins s’en tire avec un casier judiciaire vierge après avoir pourtant donné la mort à 12 innocents. Mais même si cette critique au vitriol est brillamment menée par Hoblit, qui dans le civil est un père meurtri par la disparition de sa fille dont l’assassin court toujours, et bien même si cette critique tombe à point nommé, là n’est pas l’intérêt de Peur Primale et là n’est pas la raison de son succès retentissant en vidéo-club. Pour comprendre pourquoi Peur Primale est devenu un classique du petit écran, régulièrement diffusé par TF1 les dimanches en première puis en deuxième partie de soirée, il faut voir vu la toute dernière scène du film, celle où on assiste tétanisé au terrible retournement de situation final.




A la toute fin du film, le spectateur a l'estomac sens dessus dessous quand il voit Edward Norton avouer à Richard Gere en lui riant littéralement au nez qu’il n’est pas trisomique du tout mais qu’il est seulement très bon acteur ; il en profite aussi pour le remercier d’avoir réussi à lui faire éviter la peine capitale. Ce twist est d’une efficacité redoutable, mais ce que peu de personnes savent c’est qu’il n’était pas du tout prévu dans le scénario initial et qu’il est simplement du à une improvisation d’Edward Norton jugée « géniale, ahurissante » par Hoblit malgré les réticences de Richard Gere qui voyait-là l’héroïsme de son personnage en prendre un sérieux coup. A la vue du résultat, on applaudit des deux mains le flair du cinéaste, mais on ne peut s’empêcher de regretter qu’Hoblit n’ait pas gardé les autres improvisations d’Edward Norton, seulement visibles sur l’édition DVD collector. On peut y voir un Ed Norton, décidément en grande forme, profitant de son rôle d’attardé mental pour rendre la vie impossible à un Richard Gere qui faillit plus d’une fois en oublier sa philosophie bouddhiste. Tour à tour roué de coups, traîné dans la boue, insulté et menacé à l’aide d’une queue de billard lors d’une scène coupée mythique dans un bar… le Dr T en voit littéralement de toutes les couleurs et c’est pendant le tournage, a-t-il reconnu plus tard en conférence de presse, qu’il déclara avoir réellement enculé toutes les étapes menant au nirvana et qu’il se félicita d’avoir su rester fidèle aux 15 préceptes de l’éthique bouddhiste.

Malgré ces scènes manquantes qui auraient fait de Peur Primale un chef d’œuvre intemporel, on a tout de même droit à un thriller bien ficelé, où j’ai oublié de préciser qu’on a aussi l’occasion d'admirer une Laura Linney alors au zénith de sa beauté, dans le rôle de l'avocate opposée à Richard Gere, le rôle de la gentille donc.




Depuis le succès de Peur Primale, Gregory Hoblit est désormais capable de choisir ses scénarios, un privilège qu’il ne pouvait pas s’accorder dans le passé, où il était plus soucieux de remplir son frigidaire. Hoblit a ainsi décidé de se bâtir une filmographie uniquement constituée de thriller. On l’appelle le nouveau Hitchcock. Modeste, Hoblit rectifie, et dit qu’il est simplement « le nouveau Hoblit ». Il enchaîne les thrillers, il raffole des faits divers. Il a récemment réalisé Intraçable, où l’on voit Diane Lane prise au piège par un tueur qui filme ses meurtres pour les mettre ensuite sur Youtube. Une histoire sordide. Une histoire qui a immédiatement plu à Hoblit, qui trouvait là l’occasion de critiquer les dérives d’internet. Et finalement un film de plus à ajouter à la filmographie d’Hoblit. C’est à voir si on aime ce non-genre, si on apprécie la patte de ce cul de jatte. C’est du Hoblit.


Peur Primale de Gregory Hoblit avec Richard Gere, Edward Norton et Laura Linney (1996)

7 commentaires:

  1. Ed Norton a fait pareil, dans le style goof, en mêlant vie privée et caméra au poing. Il s'est démerdé pour faire venir des potes cameramen à Hollywood, et leur a demandé de se poster en bas de chez lui.
    Il a ensuite appelé le bureau local des Black Panthers en les traitant de fils de putes et en leur filant son adresse au passage.
    Il a ensuite attendu que les deux plus vilains d'entre eux débarquent chez lui pour sortir son arme, les menacer, en tuer un de façon immonde sous sa ranger, le tout étant filmé par ses potos.

    Après ça il a plaidé non coupable au tribunal "Madame le juge, c'était un métrage ! Regardez j'ai filmé ! Mes potes étaient là, et puis de toute façon, même dans le movie, c'était de la légitime défense, j'y peux rien ils sont venus chez moi, je suis pas allé chez eux ! Madame le juge, je suis non coupable, c'est pas la vraie vie, c'est juste une pelloche qui tourne".

    Il a eu gain de cause et s'est fait des couilles en or en vendant la bobine à Paramount qui a appelé ça "American History X", et je crois qu'il y a une leçon à retenir ici.

    En tout cas, sacré type ce Norton.

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  2. Jolie trivia, Joe, c'est à nous glacer le sang.

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  3. Merci pour cette anecdote croustillante à propos de Ted Norton ! Voila de quoi briller dans les dîners quand on a oublié son futal et qu'on sait pas quoi raconter pour sauver la situation et emporter la mise !

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  4. Copié Collé de imdb :
    Trivia : The buddhist name of Richard Gere is "Silver Fox", due to his "pepper ans salt" hair since he was 10. The former italian footballer Fabrizio Ravanelli's nickname is "penna bianca" which can be translated in english by "Silver Fox". How amazing !

    C'est troublant.

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  5. Le mot c'est "schizophrène" pas "trisomique".

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    1. En réalité, c'est plutôt "trouble de la personnalité multiple" (même si le personnage s'écarte de certains critères). Trouble fréquemment confondu avec la schizophrénie. Pourtant, rien à voir.

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