25 novembre 2017

Un Jour dans la vie de Billy Lynn

Ang Lee, dont la filmographie ne m'avait jusqu'alors jamais vraiment attiré, vient de me surprendre très agréablement : il a sans doute signé, dans l'indifférence générale, le plus grand film américain sur la guerre en Irak. Une guerre qui, il est vrai, n'avait pas été spécialement gâtée par le septième art, malgré la légendaire réactivité d'Hollywood qui, via des réalisateurs divers et variés, a très vite accouché d'une tripotée de drames intimistes tiédasses (tels The Messenger ou Grace is Gone), de pamphlets engagés lourdingues (comme par exemple Dans la vallée d'Elah de Paul Haggis) ou tout simplement de publicités à peine déguisées au patriotisme insupportable (l'abject Du Sang et des larmes avec Mark Wahlberg, voire l'hagiographie douteuse signée Clint Eastwood de l'American Sniper, Chris Kyle).




Le cinéaste taïwanais expatrié aux Etats-Unis s'est quant à lui emparé du sujet avec une intelligence et une habileté remarquables en choisissant de nous raconter le bref retour aux pays d'un soldat honoré pour avoir porté secours à son sergent lors d'une bataille en Irak. Billy Lynn (Joe Alwyn) et sa bande sont réquisitionnés pour apparaître lors du grand spectacle de la mi-temps du Superbowl où l'héroïsme américain sera glorifié sous les hourras du public, au beau milieu des feux d'artifices et des déhanchements des Destiny's Child. Une journée au programme bien chargé durant laquelle le jeune homme revivra des moments traumatisants vécus en Irak et des scènes familiales, notamment auprès de sa sœur (Kristen Stewart) qui insiste pour qu'il ne reparte pas au front.




Ces différents flashbacks se fondent toujours merveilleusement bien dans le récit, Ang Lee usant d'effets visuels très simples et toujours à-propos. Son film, qui paraît nous raconter une petite parenthèse dans la vie du soldat, ce bref retour glorieux en Amérique, nous raconte donc infiniment plus. Le cinéaste parvient de façon étonnante à traiter de sujets très délicats et lourds (le traumatisme des soldats, la médiatisation et l'instrumentalisation de la guerre par le gouvernement américain, les différentes motivations de cette guerre, les décalages entre la perception des soldats et la vision qu'on vise à donner au peuple, etc), sans jamais épargner ses jeunes personnages, qui prennent réellement vie à l'écran et dans lesquels nous croyons immédiatement. Ça relève presque du miracle !




Billy Lynn a été tourné en 4K, en 3D et en 120 images par secondes par un réalisateur toujours au faite des dernières innovations. Quand on le découvre sur sa télé dans des conditions optimales, ça donne simplement une image très claire, lumineuse, riche en détails, vivante, quasi palpable. Mais c'est évidemment la mise en scène d'Ang Lee qui fait toute la différence et nous plonge avec talent dans cette journée si particulière et ces souvenirs douloureux. Le cinéaste apparaît ici complètement inspiré par son scénario, en pleine possession de ses moyens ; sa mise en scène est maîtrisée de bout en bout, virtuose. Elle accompagne parfaitement son discours et atteste de ce regard d'une rare intelligence et d'une grande acuité qu'il porte sur l'Amérique. Le film est limpide, d'une fluidité exceptionnelle, tout coule naturellement, tout s'enchaîne superbement. Le climax attendu, correspondant à ladite mi-temps très spectaculaire au milieu du stade durant laquelle le soldat revit par bribes l'affrontement en Irak, produit un effet terrible et s'impose facilement comme l'un des plus grands moments de cinéma de l'année.




Les acteurs sont tous irréprochables. Le casting, révélateur d'un savoir-faire digne d'un Spielberg des grands jours, nous propose une réunion savamment dosée d'inconnus projetés au premier plan, de stars en embuscade et de revenants oubliés. Joe Alwyn, pour la première fois au cinéma, est très bien choisi en Billy Lynn. Son visage juvénile et son regard énigmatique parviennent à exprimer toute la complexité et l’ambiguïté des situations qu'il traverse malgré lui. Les fans de Vin Diesel seront ravis de retrouver la vedette musclée dans un rôle de sergent qui lui va comme un gant et dans un film un brin plus malin qu'à l'accoutumée. Kristen Stewart apparaît quant à elle assez peu à l'écran mais ça fait toujours plaisir de la croiser et ce nouveau rôle est encore une preuve de toute son intelligence pour gérer sa carrière avec cohérence et choisir judicieusement dans quoi elle tourne. Du côté des revenants, on retrouve Chris Tucker qui fait sa part du job dans le rôle d'un agent constamment au téléphone, et surtout Steve Martin, à contre-emploi, parfait et glaçant en hommes d'affaire méprisable.




Qu'un tel film ait pu être traité ainsi au moment de sa sortie est d'une tristesse infinie. Qu'il n'ait pas plu outre-Atlantique, là où American Sniper a battu tous les records, est d'une désolante logique, quand bien même les "critiques" (si on peut parler de critiques là-bas, étant donné le niveau...) auraient dû essayer de faire leur possible pour mettre en lumière ce film. Mais il est encore plus dommage qu'en France, le long métrage d'Ang Lee ait seulement pu bénéficier d'une cruelle sortie technique. Il faut dire que le même jour, déboulait en salles le nouveau Dany Boon... Bien heureusement, gageons que le temps saura rendre justice à Ang Lee et remettre son oeuvre à sa vraie place. Car Un Jour dans la vie de Billy Lynn est un grand film, digne de tous les honneurs.


Un Jour dans la vie de Billy Lynn d'Ang Lee avec Joe Alwyn, Garrett Hedlund, Vin Diesel, Steve Martin et Kristen Stewart (2017)

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