19 mars 2017

Le Carton

Voici la liste que Fred Testot n'a jamais lue, sans quoi il se serait tiré une balle dans le front :

2000 : La Tour Montparnasse infernale de Charles Nemes : Manu, le policier fumeur
2002 : Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre d'Alain Chabat : un peintre (scènes coupées)
2004 : Le Carton de Charles Nemes : David
2007 : Garage Babes (vidéo) de Julien Pelgrand : Manu, le patron
2008 : Seuls Two d'Éric et Ramzy : Xavier
2009 : Je vais te manquer de Amanda Sthers : Pierrot
2009 : La Loi de Murphy de Christophe Campos : le responsable de la morgue / Manu, le réceptionniste / le candidat du jeu TV / Manu, le père de Luciano / Garçon d'étage / Père Lachaise
2010 : Le Siffleur de Philippe Lefebvre : Xavier Mazini
2010 : Gardiens de l'ordre de Nicolas Boukhrief : Simon, le gardien de la paix
2011 : Au bistro du coin de Charles Nemes : Manu
2011 : Itinéraire bis de Jean-Luc Perreard : Jean
2011 : La Guerre des boutons de Yann Samuell : Le père Simon
2012 : Sur la piste du Marsupilami d'Alain Chabat : Hermoso
2012 : Dépression et des potes d'Arnaud Lemort : Franck
2012 : Sea, No Sex and Sun de Christophe Turpin : Guillaume
2013 : Le Grand méchant loup de Bruno Lavaine et Nicolas Charlet : Manu
2014 : Bon Rétablissement ! de Jean Becker : Manu 
2015 : Monsieur Cauchemar de Jean-Pierre Mocky : Monsieur Cauchemar
2015 : Arrête ton cinéma ! de Diane Kurys : Adrien
2016 : Pattaya de Franck Gastambide : le pilote d'avion, aka Manu
2017 : A deux heures de Paris de Virginie Verrier : Ø


Ce sont tous ses rôles, à ce jour. Il n'y a jamais d'espoir, aucun répit. C'est une chute infinie. Un pur cauchemar.


Le Carton de Charles Nemes avec Fred Testot (2004)

14 mars 2017

10 Cloverfield Lane

De films en films, Mary Elizabeth Winstead confirme tout son talent, toute son audace et toute sa beauté. Lecteurs fidèles, vous savez que nous suivons sa carrière de très près. Poulpard (aka "Brain Damage") et moi-même répondons en effet toujours présent pour saluer chaque performance de l'actrice. Celle-ci n'hésite jamais à apporter sa renommée grandissante à des projets modestes mais ambitieux, que ce soit pour le petit ou le grand écran, avec un penchant évident pour l'horreur, le fantastique et la science-fiction, ce qui n'est pas non plus pour nous déplaire. Lorsqu'elle joue la fille apeurée, nous fondons. De désir... Lorsque, malgré elle, elle se retrouve en petite tenue, enchaînée dans une pièce exiguë, des sentiments abjects nous inondent et nous comprenons l'attitude osée de son kidnappeur. La jeune américaine multiplie les choix de carrière judicieux et se retrouve ici en tête d'affiche de l'un des rares bons films de genre sortis au cinéma cette année. Quel nez (qu'elle a mutin) !




Huis-clos post-apo, 10 Cloverfield Lane n'est qu'un prétexte pour admirer Mary Elizabeth Winstead et assister à l'éclosion d'un personnage fort que l'on espère revoir très vite. En dehors du contexte d'une prétendue invasion extraterrestre qui aurait décimé toute l'humanité et n'aurait laissé que quelques survivants, MEW réalise les petits gestes du quotidien : se doucher, aller aux toilettes, manger des pâtes, déblatérer, jouer au pictionnary avec son ravisseur et assister, impuissante, à des drames (nota bene : ne pas jouer avec une arme dans un espace réduit). Nous suivons tout cela sans déplaisir. La fin du film, très réussie, érige Mary Elizabeth Winstead en une nouvelle icône de la science-fiction, en digne héritière de Sigourney Weaver. Le réalisateur parvient alors à saisir de véritables images bâtissant la légende d'une femme en action dans une combinaison de fortune confectionnée à partir d'un rideau de douche fantaisiste et d'un masque à oxygène (de loin la meilleure idée du film !). Une tenue colorée à l'impact visuel étonnant, qui tranche avec l'ambiance sombre et tendue de cette scène finale et que ne pouvait pas mettre en valeur n'importe qui. Souple, élégante, étalant face à la caméra toute sa force de caractère et son courage, MEW réussit à éviter le piège tendu par des aliens belliqueux sans jamais perdre de son sex-appeal. Les dernières minutes du film nous laissent rêver d'une future saga, en espérant que celle-ci soit pour Mary Elizabeth Winstead ce que Alien a été pour Sigourney Weaver. On attend de pied ferme 11 Cloverfield Lane !




Par ailleurs, nous vous conseillons l'Instagram de Mary Elizabeth Winstead. Il est assez facile de trouver des photos de sa jolie frimousse et de se délecter de son regard affûté sur la vie politique de son pays. Vous pourrez également constater, si vous croisez les informations de son compte Twitter, qu'il s'agit d'une personne simple et engagée, loin des paillettes et autres boules à facettes, ayant choisi une vie de couple posée plutôt qu'une débauche orgiaque que lui permettraient son corps et sa condition de femme. Le sous-homme qui partage sa vie et a réussi à lui passer la bague au doigt est soit le plus gros veinard de la galaxie soit le nouvel Einstein mais qui aurait non pas choisi de devenir expert en physique théorique mais en physique féminin, à la recherche de la femme idéale.


10 Cloverfield Lane de Dan Trachtenberg avec Mary Elizabeth Winstead et John Goodman (2016)

5 mars 2017

La Chanson de Roland

Réalisé par Frank Cassenti, La Chanson de Roland ne parle pas de mon oncle, mon tonton port-de-boucain, celui qui mange 10 yaourts chaque soir sous peine d'avoir les nerfs qui "craquent". Non, le film parle d'autre chose. Il raconte non seulement, comme son titre l'indique, l'épopée de Roland, la plus fameuse chanson de geste, avec Charlemagne, le roi Marsile et les sarrasins, Saragosse, le traitre Ganelon, le col de Roncevaux, le brave Olivier et la fameuse Durendal, mais aussi, et même surtout, l'histoire d'une troupe de comédiens et de pélerins en marche pour Saint-Jacques-de-Compostelle, au Moyen-Âge, passant de ville en village pour raconter la légende au gré de leurs étapes. Les acteurs du film incarnent donc tour à tour un comédien, troubadour de la troupe de Turold (le présummé auteur de la Chanson de Roland), et un ou deux personnages de ladite chanson.


Mon tonton frôle ce genre de comportement au quotidien. Sauf que pour bien se rendre compte il faudrait remplacer le cheval par une R5 et la cotte de mailles par un jogging Lacoste. Heureusement, il a ses 10 yaourts/jour...

Le passage des conteurs aux héros racontés est très habile, aidé par un casting en or : Klaus Kinski, le fêlé, dans le rôle de l'acteur Klaus et de Roland, Alain Cuny, qui interprète un moine et le personnage de prêtre guerrier Turpin, Niels Arestrup (autrefois supportable), qui prête ses traits à un commerçant et à Oton, mais encore Jean-Claude Brialy, László Szabót, Dominique Sandale et Jean-Pierre Kalçon, qui incarne à la fois les deux rois ennemis, Charlemagne et Marsile, ainsi que Turold. Et, rapidement, c'est moins la geste de Roland qui fascine que le parcours des comédiens : leur difficulté à incarner tel ou tel personnage, l'apprentissage de la lecture, le sauvetage d'un supplicié enrôlé dans la troupe, la découverte d'un village décimé par des chevaliers, puis l'attaque qu'ils ont à subir, où la mort du poète finit par rattraper celle du grand héros. C'est la fin d'une certaine poésie, de la littérature contée, chantée, orale et itinérante. La mort de la voix, celle de Turold, portée par Jean-Pierre Kalfon, qui accompagne en off le récit, de sa voix douce, grave, posée, une voix de conteur qui contribue à nous immerger dans cette histoire doublement passionnante.


La Chanson de Roland de Frank Cassenti avec Klaus Kinski, Jean-Pierre Kalfon, Alain Cuny, Niels Arestrup, Jean-Claude Brialy, László Szabó et Dominique Sanda (1978)

2 mars 2017

Desierto

En lançant Desierto, j'avais peur de tomber sur un film engagé, au propos lourdingue, porteur d'un message se voulant fort sur l'immigration mexicaine aux Etats-Unis. La présence de Gael Garcia Bernal en tête d'affiche, habitué aux films sociaux, a participé à m'induire en erreur. En réalité, le sujet n'est que le prétexte d'un thriller tout ce qu'il y a de plus minimaliste puisqu'il s'agit, pendant près de 90 minutes, de voir des pauvres chicanos pris en chasse par un immense taré appliquant sa politique d'immigration personnelle, qui les flingue un à un et lance un chien fou à leurs trousses. Vers l'heure de film, Jonás Cuarón juge judicieux d'ébaucher un peu ses personnages et nous propose les premiers véritables dialogues entre les deux derniers survivants. Hélas, ça ne prend pas, c'est beaucoup trop tard et on s'en contrefout complètement. On préférait presque le clébard, aussi agressif soit-il, dont la mort, impressionnante et ridicule, survenant quelques minutes auparavant, lui rend fort peu hommage. A ma connaissance, c'est bien le seul film où l'on voit un chien crever ainsi, flingué par Gael Garcia Bernal, qui lui fourre la fusée d'un pistolet de détresse en pleine gueule ! Le chien, devenu pur CGI, s'illumine littéralement de l'intérieur, se met même à clignoter étrangement tout en couinant à la mort, et finit par prendre laborieusement feu. Son maître verse une larme en retrouvant les morceaux calcinés du toutou, qui émet encore quelques râles absurdes malgré qu'il soit tout à fait mort (léger couac de synchronisation entre l'image et le son à souligner lors de cette scène, pourtant la plus marquante du film, dommage...).




Ma compagne lisait à côté pendant que je matais ce truc. A un moment donné, elle a levé les yeux, froncé ses longs sourcils puis m'a demandé avec une intonation faussement neutre : "C'est quoi ce film ?". Je ne savais déjà pas trop quoi lui répondre. En quelques secondes, elle avait compris en quoi ça consistait. "Euh c'est Desierto, c'est des mexicains qui essaient de passer la frontière et y'a un mec qui se les fait, je m'attendais pas trop à ce que ça prenne cette tournure...". "Pourquoi tu regardes ça ?". Là encore, j'étais pris au dépourvu, je me sentais coincé dans l'angle de mon canapé, pris en étau entre ses deux sourcils. J'avais mes raisons, mais elles n'étaient pas bonnes, et je le savais. J'essayais quand même péniblement de me justifier. "Bah... Il était déjà 22h, je voulais un film pas trop exigeant, que je pouvais éventuellement arrêter avant la fin... [blanc] C'est le fils du gars qui a fait Gravity... [gros blanc] Et y'a un acteur qui joue parfois dans des films intéressants, celui avec la casquette-là, Gael Garcia Bernal... Tu le connais pas ? Il plaît aux filles, téma...". Elle n'a même pas regardé ledit acteur et s'est levée pour aller continuer à lire dans la chambre. J'avais perdu des points. Et le film se poursuivait lamentablement... 




Je n'ai donc pas compris ce film, que j'ai dû couper net au bout d'1h08 parce qu'il était en mkv et que mon lecteur ne permet pas de faire avance rapide sur les fichiers de ce format. Quand on voit avec quel malin plaisir Jonás Cuarón filme ces pauvres mexicains chercher des cachettes dans le désert, se faire tuer un à un par un as de la gâchette, on se demande bien ce qui l'anime, tout comme on se demande quel est l'intérêt de ces gerbes de sangs ajoutées numériquement aux pauvres cibles humaines qui tombent les unes après les autres. Bon, je ne doute pas que Jonás Cuarón fasse partie des "anti-Trump", comme son papa et comme pratiquement tout Hollywood, mais son film est tellement bête... 


Desierto de Jonás Cuarón avec Gael Garcia Bernal, Jeffrey Dean Morgan et Anne Hidalgo (2016)

23 février 2017

Silence














Silence de Martin Scorsese avec Andrew Garfield, Adam Driver et Liam Neeson (2017)

15 février 2017

Loving

Devinette : qu'est-ce qui est long, plat, lourd et qui a flingué ma soirée ? Réponse : Loving, de Jeff Nichols. Après le très décevant Midnight Special, excursion ratée dans la science-fiction intimiste, le cinéaste jadis si prometteur se compromet une nouvelle fois avec ce mélodrame au moins aussi creux que sa tagline française "L'amour plus fort que la haine". En parlant de tagline, il semblerait que Jeff Nichols se soit mis pour but de donner raison à cette citation facile qui faisait de lui "le nouveau Spielberg" et qui traversait l'affiche de son précédent film. Suite à Midnight Special, croisement bâtard entre Rencontre du 3ème type et Starman, Jeffrey Nichols signe ainsi son mélodrame historique, engagé pour la cause noire, tel un La Couleur Peuprou 2.0, dont on se serait volontiers passé... 




Comment le réalisateur croit-il que l'on pourra se passionner pour cette histoire telle qu'il choisit de nous la raconter ? Dans les années 50, les époux Loving sont exclus de leur état, la Virginie, où le mariage "interracial" est interdit par la loi. Quelques années plus tard et suite à une bataille judiciaire pendant la montée des droits civiques aux États-Unis, l'amour des Loving rendra inconstitutionnelles les lois interdisant les mariages "interraciaux". Le film de Nichols est la plate retranscription visuelle de ces quelques lignes qui pourraient être copiées de l'article wikipédia consacré aux Loving. Mais attention, ne croyez pas que Jeff Nichols a perdu tout ce qui faisait sa particularité. Loving n'est jamais désagréable pour les yeux, bien au contraire, le cinéaste conserve un style agréable et ne propose que de bien belles images à la lumière et au cadre très soignés. C'est là tout le bien que je dirai de son nouveau bébé.




En revanche, depuis deux films maintenant, il semblerait que Jeff Nichols ne sache plus du tout comment nous captiver, comment faire vivre ses personnages et donner du souffle à son scénario. Quand Loving commence, le couple est déjà formé. A l'exception d'une petite scène assez jolie où Richard Loving (Joel Edgerton) amène sa dulcinée (Ruth Negga) dans un champ pour lui dire, grosso mierdo, "Tu kiffes ce bout de terre ? Bah je viens de l'acheter pour quelques sous... J'y construirai notre maison. Tiens là, tu te tiens pile poil dans la cheminée", eh bien à part cette courte scène et cette tirade mignonnette, jamais nous ne sommes un tantinet touchés par l'amour qui lie les deux personnages. Celui-ci devrait exister très fort à l'écran pour que nous puissions ensuite être atteints par l'injustice cruelle qui frappe le couple, mais ça n'est jamais le cas. Et nous regardons les jolies images défiler à l'écran en se sentant très peu concerné, en luttant contre le sommeil et en attendant désespérément que quelque chose se passe, que le film prenne son envol. Ce qui n'arrive évidemment jamais. Même la partie davantage consacrée aux démarches judiciaires qui permettront au couple de retourner en Virginie est terriblement peu captivante. On est très loin de l'efficacité de certains films américains en la matière...




Face à un si morne spectacle, on se demande presque ce qui fait tant souffrir nos deux personnages, simplement condamnés à ne plus remettre les pieds dans leur état natal. Loving est si pauvre qu'il ne parvient même pas à nous mettre en rage contre cette injustice, qui apparaît comme bien peu de chose. On finit quasiment par prendre en grippe les Loving. Il faut dire que les acteurs ne nous aident pas beaucoup... Je doutais de la capacité de Joel Edgerton, d'ordinaire condamné aux seconds rôles, à porter un film sur ses épaules. Jeff Nichols m'a donné raison en confirmant mes doutes. Edgerton est insupportable là-dedans. On a envie de le secouer. Parce qu'il joue un type un peu rustre et taiseux du Sud, il passe tout son temps les bras ballants, la tête basse, la mine mauvaise, le dos courbé et le pas lourd, comme s'il portait toute la misère du monde sur les épaules. Sa compagne Ruth Negga s'en tire un peu mieux bien qu'elle soit parfois assez difficile à encaisser. L'actrice donnait plus de consistance à son personnage dans le méconnu Isolation, film d'horreur irlandais dans lequel elle incarnait une jeune vagabonde attaquée par un veau mutant... Son jeu est ici trop prévisible. Quand elle répond au téléphone, qu'elle entend à l'autre bout de la ligne "Mme Loving ? J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer", qu'elle s'accroche alors au mur en tirant une tronche pas possible, la bouche grande ouverte, la main sur la poitrine, les yeux exorbités, on a simplement envie que son interlocuteur enchaîne en disant "Non, je suis désolé, la bonne nouvelle, c'est pour ma pomme : je ne veux plus avoir affaire à vous, vous m'exaspérez, je vous devine, là, avec l'air grave, jouant si mal, et ça me suffit, j'ai eu ma dose. Adios !". 




Autre constat bien triste : Jeff Nichols livre un film sans vie et d'une monotonie affligeante. Le temps passe, l'histoire se déroule sur près de dix ans, le couple met au monde trois enfants (deux garçons, Donald et Romuald, et une fille, Gérald - autant de gamins dont on se fout éperdument), les années défilent, mais rien ne se passe, rien ne change. Des moments de joie pourraient ponctuer le film et nous permettre d'apprécier les Loving, d'éprouver des choses avec eux, de vivre à leurs côtés... Que nenni. On ne les voit ainsi jamais faire l'amour. Ça paraît bête à dire, mais pour un couple que nous ne voyons guère non plus se former, c'est encore plus difficile de croire en leur passion. Les Loving apparaissent comme une simple anecdote historique, trop platement mise en image. Film de Jeff Nichols oblige, Michael Shannon vient faire son petit numéro dans la peau du photographe du magazine Life dépêché pour immortaliser le couple vedette et sa bataille judiciaire. Comme il incarne un photographe, l'acteur porte en permanence son lourd appareil autour du cou. Cela le gêne beaucoup lors d'une scène de repas pénible où l'objectif traîne dans l'assiette. Le film est à l'image de cet appareil, de ce photographe et de l'image qu'il saisit : lourd, maladroit, d'un autre âge. La célèbre photographie de Life où le couple rigole, dans la position dite de la cuillère sur le canapé, devant la télé, dont nous voyons ici l'envers, recèle d'ailleurs plus de vie que l'intégralité du film de Jeff Nichols.




Jeff Nichols fait également preuve d'une maladresse qui nage à contre-courant de son propos. Il s'agit simplement de quelques dialogues mal écrits, de mots très mal choisis, et de personnages traités par-dessus la jambe, en l’occurrence les gamins Loving. Je fais ici allusion à cette scène durant laquelle Mme Loving regarde ses trois mômes s'amuser dangereusement dans les escaliers sa petite maison et déclare, dépitée, "Ils ne sont pas faits pour vivre ici, ils devraient jouer dans les champs", comme si elle parlait d'animaux trop malheureux d'être en cage... Une autre scène nous montre les trois marmots s'amuser dans la rue (ils sont intenables !), l'un des gamins traverse la rue pour récupérer un ballon et finit sur le capot d'une bagnole. Le conducteur n'est aucunement fautif, ce sont les enfants qui nous sont montrés comme étant inaptes à la vie citadine, trop sauvages pour intégrer les règles les plus basiques de sécurité (à savoir : mater à droite à gauche avant de traverser). Bref, c'est naze. En plus de se contrefoutre de ces trois petits dont les naissances ne sont guère filmées et auxquels Jeff Nichols ne s'intéresse jamais, on finit par les mépriser un peu. 




La musique est au diapason. Les violons sont de sortie. C'est lourd, lourd, lourd. Comme ces plans répétés sur les murs que construit Richard Loving, maçon de son état. Ses images de briques et de pelles transportant du béton qui jalonnent le film semblent là pour nous rappeler que ce sont les petites gens, les Loving et compagnie, qui participent, de par leurs luttes quotidiennes, à la construction d'une nation. C'est beau, c'est fin, c'est signé Jeff Nichols, cinéaste à l'inspiration en voie d'extinction... 


Loving de Jeff Nichols avec Joel Edgerton et Ruth Negga (2017)

9 février 2017

Yourself and Yours

Le nouveau film de Hong Sang-soo n'est pas aussi passionnant que le précédent (Un jour avec, un jour sans), mais il n'en est pas moins intéressant et émouvant. Au début (ou presque), les deux personnages principaux, Youngsoo et Minjung, qui sont en couple, se disputent. Des amis de Youngsoo lui ont affirmé avoir vu Minjung boire avec excès dans divers bars de la ville, alors qu'elle avait promis à son amant de ne boire que modérément (cinq verres, pas plus...). Youngsoo se sent trahi, en veut à Minjung et le lui fait savoir sans prendre de gants, en pleine nuit, avec cris et insultes. Minjung, blessée, s'en va en lui précisant qu'il vaut mieux qu'ils évitent de se voir pendant quelque temps. A partir de là, Youngsoo ne va avoir de cesse que de retrouver Minjung, arpentant la ville en béquilles (à partir du moment où Minjung est manquante, Youngsoo n'évolue plus que sur une jambe), avec l'aide de son ami à la langue bien pendue, tandis que cette dernière va rencontrer plusieurs hommes, dans des bars évidemment, en prétendant systématiquement ne pas les connaître ni les reconnaître d'une scène à l'autre.




On retrouve le goût du jeu de Hong Sang-soo à travers l'étrange Minjung, dont on se demande un moment si elle est double ou non. Le cinéaste coréen continue d'explorer la question du personnage, de l'identité et de la variation en créant un nouveau jeu de piste autour de Minjung, qui peut-être ment effrontément pour se jouer des hommes qui la courtisent, qui peut-être souffre d'amnésie chronique ou qui encore possède réellement une sœur jumelle comme elle l'affirme au début du film à l'un de ses futurs prétendants. Mais assez vite, on peut  affirmer (grâce à quelques indices vestimentaires, au gré d'un raccord ou deux) qu'il n'y a qu'une Minjung, et qu'elle pratique le mensonge comme par addiction, pour nier sa présence dans les bars et sa propension à séduire malgré elle, ou bien pour se protéger, tout simplement.




A vrai dire, le film s'amuse moins à brouiller les pistes (c'est rarement, sinon jamais, le but de Hong Sang-soo) qu'à observer les deux personnages évoluant l'un dans son obsession douloureuse et l'autre dans sa fantaisie triste (sans que le film soit ni douloureux ni triste, bien au contraire, et la petite musique sympathique qui revient régulièrement faire la liaison y contribue). Pour aboutir à une conclusion qui rehausse l'ensemble, ouvre le film et délivre une émotion digne peut-être de celle qui émanait de la fin du Conte d'hiver ou des Amours d'Astrée et de Céladon de Rohmer. Je sais qu'il est convenu de comparer Hong Sang-soo à Rohmer, mais c'est peut-être la première fois, du moins me semble-t-il, que la ressemblance se situe de façon si nette sur le plan de l'émotion et de la résolution en forme d'épiphanie amoureuse, quand Youngsoo et Minjung acceptent d'un commun accord de jouer le jeu de la jeune femme, de tout miser sur le mensonge partagé, consenti, heureux. Youngsoo, surtout, reconnaît son erreur, s'être fié à des ragots et avoir nié à Minjung sa liberté. Une femme, en couple de surcroît, seule dans un bar, qui boit et parle avec un homme, est en faute. Ce n'est pas la première fois que Hong Sang-soo, qui multiplie ici les plans sur des hommes au comptoir dévisageant et jugeant Minjung gratuitement, remet en question ce type d'attitude masculine, cette propension des hommes à ranger les femmes dans des cases et à les enrober de discours pré-fabriqués, puisque c'était déjà présent notamment dans Sunhi. Quand Youngsoo remet en question son comportement paternaliste et possessif, le couple peut repartir de zéro, rejouer son histoire avec plutôt que sans.


Yourself and Yours de Hong Sang-soo avec Kim Ju-Hyeok, Lee Yoo-Young et Hae-hyo Kwon (2017)