28 mai 2008

Coffee and Cigarettes

Il était temps, voici venir l'article tant attendu, celui pour lequel vous avez voté en masse dans le premier sondage : "Lequel de ces films aimeriez-vous voir chroniqué dans ces pages ?" de notre blog. En espérant que l'article ne sera pas une peine à lire, car voir le film pour le rédiger s'est avéré un calvaire.

Jarmusch ressemble à un cousin éloigné de Tarantino sous certains aspects, je pense entre autres choses à son goût de la citation, de l'anecdote cinématographique, de la bande originale huppée et à sa posture de "petit collectionneur". C'est simplement un cousin un peu plus distingué, moins gouailleur, plus timoré et plus discret, dans son coin. C'est aussi un réalisateur plus émérite. Et puis simplement un type moins arrogant et moins agaçant. Ceci étant dit, les deux énergumènes auront su, chacun de leur côté, se créer un personnage médiatique à la ville (tendance héritée de Godard d'une certaine façon). Là où Jarmusch a fini par ressembler aux idoles indy pop qu'il vénère depuis toujours, à force de lunettes noires, clope au bec et chevelure blanche hirsute, Tarantino fonce tambours battant sur des pneus réchappés vers un mur indestructible au volant de sa gueule cassée révoltante d'ancien braqueur de banque ou de cascadeur amateur lancé sur les circuits sans permis de conduire, qui rappelle aussi bien les Bogdanov que l'illustre Prédator. Il a au moins l'avantage de voir son menton arriver pour l'apéro une heure avant lui partout où il se rend. Enfin on peut résumer la situation en comparant leur goût du réseau d'influences et leurs fréquentations et amitiés. Là où Tarantino lèche la pomme du trépané Robert Rodriguez, Jarmusch apparaît gracieusement et plutôt agréablement dans Brooklyn Boogie de Wayne Wang et Paul Auster. C'est un peu rapide mais efficace pour dresser le tableau.



Il faut savoir que pour Jim, Coffee and Cigarettes c'est le projet de toute une vie. En effet dès 1986 il tournait le sketch avec Roberto Benigni pour la télévision, puis il relançait la machine sans trop savoir où il foutait les pieds avec Steve Buscemi en 1989, et en 1993 il repartait de plus belle sur l'épisode réunissant Iggy Pop et Tom Waits. Il ne savait pas encore que ces sketchs, augmentés d'une poignée d'autres, allaient un jour être réunis dans un seul et même film. Il devait bien se douter que quelque chose se tramait doucement, qu'il se passait probablement un truc louche avec ces histoires toutes tournées en noir et blanc, il devait bien imaginer qu'il allait arriver quelque chose à tous ces petits sketchs tournés totalement indépendamment les uns des autres et pourtant tous très naïvement axés littéralement sur le café et les clopes en général. Prétendre le contraire reviendrait à se foutre du monde. Pourtant c'est ce qu'a toujours fait Jim, dans tous ses entretiens accordés à propos du film. Son attaché de presse a plus d'une fois parlé de "sabotage" en accusant directement le réalisateur à succès.



Que Jarmusch daigne l'avouer ou non, ce film est l'œuvre de toute une vie. C'est aussi bien une œuvre de jeunesse, un premier film en somme, qu'un film-testament, une œuvre posthume. Et le résultat mérite la cour d'assise, une geôle et des chaînes. On est condamné à une suite de sketchs insipides qui se tirent la bourre à qui sera le plus naze. Les situations sont insondablement chiantes, les dialogues sont intrinsèquement embarrassants, la mise en scène est pathétique, Jarmusch se regarde filmer et on plonge singulièrement dans le pathos. En bonne pop groupie qu'il est, il ne manque pas d'inviter sur son plateau Iggy Pop et Tom Waits, le chanteur des White Stripes et sa bonbonne de batteuse, ou encore Steve Coogan, pauvre zicos dégingandé insignifiant devenu "culte" après un film. Encore faut-il signaler que ce dernier se retrouve dans le sketch finalement peut-être le moins affligeant, bien que ça ne soit pas beaucoup dire. Il s'y passe un semblant de quelque chose. Rien d'intéressant, faut pas pousser, mais quelque chose. Le reste est d'un creux, d'une indigence intellectuelle à tout rompre, sans oublier d'être pompeux à souhait. Jarmusch réunit des gens "cool" dans des hangars délabrés, il les filme en noir et blanc, il met une table au milieu avec clopes et cafetières en vrac, trois dialogues sans queue ni tête, et forcément c'est adorable puisque les acteurs sont des gars "cool", "cultes", des types "rock" et des gens définitivement "pop". Le vieillissant Bill Murray qui joue son propre rôle grimé en serveur au milieu de trois noirs du bronx qui l'ont adoré dans Groundhog Day c'est forcément tordant de rire, même sans la moindre vanne, vu que Bill Murray est méga "cool" et ultra drôle par nature et qu'ils évoquent un film qu'on a tous vu et bien aimé. C'est le sempiternel problème des gens qui s'enorgueillissent sur le compte des références et autres affinités de goûts qu'ils croient tellement originales et qui leur donnent le sentiment de faire partie d'une communauté bien avisée et bien restreinte. On retrouve une fois de plus la tendance tarantinesque au tournant, une tendance tellement répandue aujourd'hui, dans mille et une comédies supposées "indépendantes" et produites par la Warner, la Fox, Tristar et la Columbia réunies. Le pire demeure qu'on se surprend à préférer ces sketchs blafards réunissant des têtes d'affiches indépendantes à d'autres, à priori plus audacieux, comme celui où l'indicible Cate Blanchett joue deux rôles à la fois (deux sœurs, une brune et une blonde, aux caractères diamétralement opposés, quelle performance) grâce à de subtils effets de montage.



Et puis bien entendu chaque sketch fourmille de mille références bien senties au titre du film, et on ne sait que faire face à ces dizaines de répliques étonnantes dont je vous laisse, pour finir, un petit aperçu :

- T'aurais pas une clope ?
- Non mais j'ai du café.

- Quoi de meilleur qu'un bon café ?
- Rien. Ou alors une clope.

- Ah j'ai envie de quelque chose avec mon café mais je sais pas quoi...
- Une cigarette ?

- J'adore fumer une clopinette avec mon café.
- Moi pareil mais l'inverse.

- Toi tu dis "un" clope ou "une" clope ?
- J'sais pas mais je dis "du" café, alors laisse moi boire mon café.

- T'as pas ton froc qu'a brûlé ?
- Si mon pantalon-cigarette a pris feu la dernière fois que j'ai renversé du café brûlant dessus.

- Toi tu mets du sugar dans ton café ?
- Non je trempe directement mon cigare dans mon café.

- T'as pas un âne qui s'appelle Coffee ?
- Si, Garreth.

- Y'aura qui à la réunion de l'ONU ce soir ?
- Bah si Garreth est là y'aura forcément Coffee Annan.

- C'est quoi ton Jarmusch préféré ?
- J'aurais tendance à dire Coffee and Cigarettes.

- T'es plutôt clope ou cafetard toi ?
- Je suis plutôt cametard

- Tu vois le type là-bas avec sa clope au bec ?
- Celui qui boit son café ?

- Putain mec tu te rends compte que si on pouvait acheter du café au tabac-presse du coin, on appellerait ça Coffee and Cigarettes ?
- On appelle ça un bar-tabac.

- Toi je vais te passer à tabac.
- Mec laisse moi d'abord finir mon café.

- Tu connais cette chanson de Stéphane Eicher: "Petit déjeuner en paix" ?
- Celle où le parolier soutient mordicus qu'il veut petit-déjeuner tranquille à base de malboro light et d'expresso ?

- Hé mec tu viens de rater la toute dernière pub Nescafé !
- Ah désolé j'étais sur le balcon, je fumais ma clope sur le balcon.

- T'es allé m'acheter mes clopes chéri ?
- Ah merde je suis resté scotché devant Bagdad Café.

- Oh mec mot compte triple: "Café" !
- Merci, tu m'enlèves une épine du pied, il me manquait plus que le C pour écrire "Cigarette", mot compte simple mais je te passe devant à deux longueurs.

- Je t'attendrai au Café de la Gare.
- Tu me reconnaîtras fastoche j'ai toujours une cigarette au bec.

- Hé t'as entendu causer de la nouvelle interdiction sur les cigarettes ?
- Ouais manquerait plus qu'ils interdisent le café et je serais bien dans la merde.

- Fumer tue, la caféine tient éveillé. Vu que je vais clamser tôt à force de cloper je bois à mort de café histoire de pas pioncer. L'un dans l'autre je perds autant de temps que j'en gagne.
- Pas con.

Autant de dialogues frappants, qui ne laissent pas indemne, dont on sort frappadingue. Hé Jimmy Jarmusch, c'est pas brillant...


Coffee and Cigarettes de Jim Jarmusch avec Bill Murray, Tom Waits, Iggy Pop et Cate Blanchett (2004)

5 commentaires:

  1. Ok donc c'est mon plus gros fou rire de 2008 je crois, encore plus que pour l'article (je sais plus lequel) ou j'avais déjà eu un fou rire.
    Le coup des répliques c'est une montagne, une pyramide, au début ça fait sourire, puis rire, puis pleurer de rire, et après on a le temps de finir sur un sourire, putain j'ai les yeux tout wet wet wet.

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  2. C'est une très belle analyse de ce film. Je me souviens de la scène entre steve coogan et alfredo molina, c'est tout. Enfin bref, moi j'avais voté pour Titanic.

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  3. Cet article est le mieux de tous je crois. C'est fou mais, en tant que non cinéphile qui ne regarde pas le cinéma, car non cinéphile, car ne regardant pas le cinéma, j'ai l'impression de connaitre un tas de films alors que je ne vois pas de films, étant donné que je ne suis pas cinéphile.

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  4. Hhahahaha vous en avez pas d'auters des comme ca?

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    1. Si pas mal même, on te laisse parcourir l'index du blog ;-)

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